Vous avez un tic d’écriture. Vous en avez même plusieurs.
Ce n’est pas une accusation, c’est une certitude statistique. Tous les auteurs en ont, y compris ceux que vous admirez. La seule différence entre eux et vous, c’est qu’ils ont fini par voir les leurs.
Et c’est bien là le problème : un tic, par définition, ne se voit pas de l’intérieur. Il est devenu votre respiration naturelle. Vous pouvez relire une page dix fois sans le remarquer, parce que votre cerveau ne lit pas ce qui est écrit, il reconnaît ce qu’il attendait d’y trouver.
Voici les cinq principaux, dans l’ordre où ils font le plus de dégâts. Et surtout, une méthode pour les débusquer chez vous.
1. L’adverbe
C’est le tic le plus célèbre, et le plus mal compris.
Stephen King a une formule assassine à leur sujet, qu’on cite partout : selon lui, la route de l’enfer est pavée d’adverbes. Le problème, c’est qu’on en a tiré une règle idiote, à savoir qu’il faudrait tous les supprimer. Ce n’est pas ça.
Le vrai problème de l’adverbe, c’est qu’il est presque toujours le symptôme d’un verbe faible.
Elle referma la porte violemment.
Elle claqua la porte.
Le second est plus court, plus fort, plus visuel. L’adverbe n’a pas été supprimé : il a été absorbé par le verbe. C’est ça, le mouvement à faire.
Pire encore, l’adverbe redondant :
« Sors d’ici ! » cria-t-il furieusement.
Le point d’exclamation le dit. Le verbe « cria » le dit. Le mot « furieusement » ne fait que répéter ce qu’on a déjà compris deux fois. Il n’ajoute rien, il ralentit.
Le vrai coupable est ailleurs : les adverbes de dialogue. Dit-il doucement, répondit-elle sèchement, murmura-t-il tristement. Ceux-là trahissent une chose : vous ne faites pas confiance à votre dialogue. Si la réplique était bonne, on saurait sur quel ton elle est dite.
Le test : supprimez l’adverbe. Si la phrase perd du sens, gardez-le. Si elle ne perd rien, il n’aurait jamais dû être là. Dans quatre-vingts pour cent des cas, elle ne perd rien.
2. La répétition invisible
Celle-ci est vicieuse, parce qu’il ne s’agit pas des répétitions que vous voyez.
Vous voyez le mot répété deux fois dans la même phrase, évidemment. Vous ne voyez pas le mot que vous employez quatorze fois par chapitre parce qu’il fait partie de votre vocabulaire de confort.
Chaque auteur a ses mots-doudous. Le mien était « regard ». Mes personnages passaient leur temps à échanger des regards, à baisser le regard, à sentir un regard sur eux. Je ne l’ai jamais vu tout seul. Il a fallu qu’une lectrice me le fasse remarquer, avec le tact d’un chirurgien.
Les vôtres sont ailleurs. Peut-être « sourire », « soupirer », « sentir », « un instant », « légèrement ». Vous les avez, et vous ne les voyez pas, exactement comme je ne voyais pas les miens.
Attention au piège inverse, en revanche. La chasse à la répétition produit un mal pire qu’elle : l’élégante variation. Vous savez, ce moment où un personnage devient successivement « le jeune homme », « le blond », « le fils du forgeron », « notre héros », tout ça dans le même paragraphe, pour éviter de dire son nom trois fois. Le lecteur ne trouve pas ça élégant. Il trouve ça pénible, et il finit par ne plus savoir de qui on parle. Répéter un prénom n’est pas une faute. Le prénom est transparent, l’œil glisse dessus.
3. La voix passive
La porte fut ouverte par le gardien.
Le gardien ouvrit la porte.
Le second est plus court, plus direct, et surtout : il a un sujet qui agit. La voix passive escamote l’acteur, ralentit la phrase, et met de la distance entre le lecteur et l’action.
Elle n’est pas interdite. Elle est même précieuse quand l’auteur du geste doit rester dans l’ombre (Le corps fut retrouvé à l’aube, et c’est bien le fait qu’on ignore par qui qui compte). Mais si vous ne l’utilisez pas exprès, vous l’utilisez de trop.
4. La phrase interminable
Celle qui commence quelque part, qui accumule les subordonnées, qui rajoute une précision, puis une autre, qui ouvre une parenthèse dont on ne sortira pas indemne, et qui finit trente mots plus loin dans un endroit que ni vous ni le lecteur n’aviez prévu.
Vous venez de la vivre.
Le problème n’est pas la longueur en soi. Les longues phrases sont un instrument magnifique : elles étirent le temps, elles installent, elles bercent. Le problème, c’est l’uniformité. Si toutes vos phrases sont longues, le lecteur se noie. Si toutes sont courtes, il est essoufflé.
Le rythme naît du contraste. Trois phrases amples, puis une de quatre mots. Le lecteur sursaute sans savoir pourquoi.
Le test infaillible : lisez à voix haute. Là où vous manquez d’air, il faut couper.
5. Le verbe de perception (le filtre)
Le plus discret, et sans doute le plus coûteux.
Elle vit le corps allongé dans l’herbe.
Le corps était allongé dans l’herbe.
La première phrase installe une caméra entre le lecteur et la scène. Elle dit : voici quelqu’un qui voit quelque chose. La seconde met le lecteur directement devant le corps.
Elle vit, il entendit, elle sentit, il remarqua, elle se rendit compte, il éprouva. Ces verbes rappellent en permanence au lecteur qu’il est en train de lire le récit de quelqu’un, au lieu de le laisser vivre la scène. Puisque nous sommes déjà dans la tête du personnage, il est inutile de préciser que ce qu’il voit est vu par lui.
Supprimez-en les trois quarts. Vous ne perdrez rien, et la scène se rapprochera d’un cran.
Comment repérer les vôtres
Voilà pour le catalogue. Reste le vrai sujet : comment voir ce qu’on ne voit pas ?
Changez la forme du texte. Imprimez-le. Changez la police. Exportez-le en EPUB et lisez-le sur une liseuse. Votre cerveau cesse de reconnaître, et se remet à lire. C’est troublant d’efficacité, et ça ne coûte rien.
Lisez à voix haute. Le meilleur détecteur de tics qui existe, et il est gratuit. Votre oreille entend les répétitions que votre œil saute, et votre souffle vous dit où les phrases sont trop longues. Vous vous sentirez ridicule. Faites-le quand même.
Faites une passe par tic. Ne cherchez pas tout en même temps, votre attention se dilue. Une relecture qui ne traque que les adverbes en trouve beaucoup. Une relecture générale n’en trouve aucun.
Utilisez la recherche. Ctrl+F sur « ment », et vous verrez vos adverbes surgir. Ctrl+F sur vos mots-doudous, une fois que vous les connaissez.
Et surtout, faites-vous lire. Un tic, on ne le voit pas chez soi. On le voit chez les autres en trois secondes. C’est pour ça que les bêta-lecteurs valent de l’or.
Ce que j’ai fini par faire
Ce défaut-là est à l’origine directe d’une fonction du Grimoire. Je ne voyais pas mes propres tics, donc j’ai codé quelque chose qui me les montre. (L’histoire derrière l’outil est dans les coulisses.)
Elle s’appelle la Palette. Un bouton, et le texte s’allume : chaque catégorie prend sa couleur. Les adverbes. Les répétitions. La voix passive. Les mots faibles. Les phrases trop longues.
Mais le point qui compte n’est pas là. Il est dans le fait que vous choisissez ce que vous voulez voir.
Parce qu’un texte où tout est surligné en même temps ne sert à rien : c’est un sapin de Noël illisible, et on referme la fonction au bout de trente secondes. Alors que si vous n’affichez que les adverbes, vous ne voyez qu’eux, et vous les voyez tous. C’est très exactement la méthode de la passe unique décrite plus haut, sauf que vous n’avez plus à la faire à la main.
Une passe adverbes. Une passe répétitions. Une passe phrases longues. Chacune vous rend un texte différent à regarder.
Ce n’est pas un correcteur. Il ne vous dit pas que c’est mal, il ne réécrit rien, il ne juge pas. Il montre, et vous décidez. Parce que le choix reste le vôtre : un adverbe peut être parfaitement à sa place, une phrase de quarante mots peut être la plus belle du chapitre, et une répétition peut être un effet voulu.
Ce qu’il vous rend, c’est le regard neuf. Il vous fait voir ce que vous ne pouvez plus voir dans votre propre texte. D’un coup d’œil, vous savez si ce paragraphe compte trois adverbes ou onze.
Le clic droit ouvre les synonymes, sans quitter la page, pour les moments où le mot juste se dérobe. Et la langue du document se choisit à l’ouverture, pour que le bon dictionnaire soit chargé : ce qui compte si vous écrivez dans une autre langue que le français, ou si vous alternez.
Un principe auquel je ne toucherai pas : l’IA du Grimoire assiste, elle n’écrit jamais à votre place. Elle ne corrige pas votre style, elle vous le montre. La prose reste la vôtre, y compris ses tics, si vous décidez de les garder.
Le Grimoire tourne en local sur votre machine. L’essai est gratuit, sans engagement.
Pour finir
Un tic n’est pas une faute morale. C’est simplement une facilité, un chemin que votre main prend toute seule parce qu’elle l’a déjà pris mille fois.
Le but n’est pas de les éradiquer. Un texte sans aucun adverbe, sans aucune répétition, sans aucune phrase longue, ce n’est pas un texte : c’est un exercice.
Le but, c’est de choisir. De savoir que vous mettez un adverbe ici, et pourquoi. De répéter ce mot parce qu’il doit revenir, pas parce que vous n’en aviez pas d’autre sous la main.
La différence entre un tic et un style, c’est l’intention.