Écrire à plusieurs voix : comment faire penser une enfant, une femme et un monstre

Dans le premier article, je vous parlais de mon univers devenu un labyrinthe de trois mille ans. Mais avant même de m’y perdre, un autre défi m’attendait, plus intime, plus délicat. Un défi qui n’avait rien à voir avec les dates ou les cartes.

Il fallait que je fasse penser mes personnages. Vraiment penser. Chacun dans sa propre tête.

Le pari des voix multiples

La première partie de mon roman ne repose pas sur le fantastique. Elle repose sur une horreur bien plus ordinaire : le quotidien d’une femme sous l’emprise d’un homme violent, et la reconstruction qui suit. Un sujet grave, que je voulais traiter de l’intérieur, sans complaisance ni voyeurisme.

Pour ça, j’ai fait un choix qui allait me donner du fil à retordre : raconter la même réalité à travers plusieurs regards. Plusieurs points de vue, chacun avec son propre style de pensée. Pas juste « le chapitre de l’un, puis le chapitre de l’autre », mais des façons de penser radicalement différentes, cohérentes du début à la fin.

Une enfant de cinq ans. Une femme qui survit. Et l’homme, dont il fallait subir l’intérieur du crâne.

Trois têtes. Trois langues. Une même maison.

Aster, cinq ans, et la vérité qui fait mal

Aster est la fille. Cinq ans. Et de tous les personnages, c’est peut-être elle qui m’a demandé le plus de précision.

Le piège, avec une enfant narratrice, c’est de la faire penser comme un adulte déguisé. Des phrases trop longues, un vocabulaire trop riche, une analyse trop mûre. Ça sonne faux immédiatement. À l’inverse, la faire trop « bébé » et on perd toute la force.

Je voulais autre chose : des mots simples, une syntaxe d’enfant, mais une lucidité qui fait mouche. Une gamine qui préfère Mercredi Addams à Cendrillon, et qui sait très bien pourquoi.

Un soir, sa mère lui lit l’histoire de Cendrillon. Aster écoute cette princesse qui obéit toujours, qui ne dit jamais non, qui attend qu’un prince vienne la sauver. Et elle lâche : « Elle est bête Cendrillon. » Sa mère demande pourquoi. « Elle dit rien. Elle obéit tout le temps. Même quand les dames sont méchantes. Mercredi elle ferait pas ça. Elle dirait quelque chose. Ou elle partirait. »

Des mots de cinq ans. Mais le lecteur adulte, lui, comprend qu’Aster ne parle pas vraiment de Cendrillon. Elle parle de sa mère. Et la mère aussi l’a compris, ce qui explique pourquoi ses yeux deviennent tristes d’un coup, et pourquoi elle referme le livre.

Toute la difficulté est là : écrire une voix qui en dit plus qu’elle ne sait.

Raven, ou la survie qui se compte en secondes

Raven, c’est la mère. Sa voix intérieure n’a rien à voir avec celle de sa fille. Là où Aster observe, Raven survit.

Sa façon de penser, je l’ai construite autour d’un mécanisme : le comptage. Mesurer le temps, parce que mesurer le temps c’est savoir combien de secondes il reste avant qu’il se réveille. Se lever d’un lit devient une opération militaire où chaque mouvement prend cinq secondes, dix secondes, une éternité d’immobilité contrôlée pour ne pas déclencher la bête endormie à côté.

Sa voix est faite de calcul, de retenue, de terreur maîtrisée. Une femme qui a appris à se rendre invisible dans sa propre maison. Écrire ça, c’était habiter une tension permanente, celle de quelqu’un qui ne se détend jamais vraiment.

Steven, la tête où je ne voulais pas entrer

Et puis il y a lui. Steven. Le mari.

Celui-là, je vais être honnête : c’est le plus difficile que j’aie eu à écrire. Pas techniquement. Humainement.

Parce que pour qu’un personnage comme lui soit crédible, il ne suffit pas de le décrire de l’extérieur comme un méchant de carton. Il faut entrer dans sa tête. Et dans sa tête, Steven n’est pas un monstre. Dans sa tête, c’est lui la victime. C’est lui qui travaille, qui paie le toit, la nourriture, l’appartement de merde mais quand même un appartement. C’est elle qui « joue la comédie », qui « fait semblant de dormir », qui l’a piégé. Il connaît chacune de ses respirations après sept ans, et il les interprète toutes à charge.

Le vrai vertige, en écrivant Steven, c’est de comprendre que le monstre ne se voit jamais comme un monstre. Il se raconte une histoire où il a raison. Et pour rendre ça crédible, il faut habiter cette logique tordue de l’intérieur, le temps de quelques pages, sans jamais l’excuser pour autant.

On n’en ressort pas indemne. Il y a des chapitres qu’on écrit et qu’on a besoin de refermer, ensuite, pour aller respirer un peu.

L’empathie comme outil de travail

Si j’arrive à faire ça, à passer de la tête d’une enfant à celle d’une femme terrorisée puis à celle de son bourreau, c’est sans doute parce que je suis quelqu’un de profondément empathique. Je me place à la place des gens. J’entre dans leur ressenti, presque malgré moi.

Et je ne vais pas mentir : ces personnages ne sortent pas de nulle part. Comme beaucoup d’auteurs, j’écris avec ce que la vie a mis sur mon chemin, avec des réalités que j’ai côtoyées de près, des choses vues et ressenties qui ne demandaient qu’à trouver une forme. Je n’en dirai pas plus, parce que certaines histoires n’appartiennent qu’à celles et ceux qui les ont vécues. Mais elles sont là, quelque part, sous l’encre.

C’est aussi ça, peut-être, qui donne à un texte sa justesse. Pas la technique seule. Le fait d’avoir vraiment ressenti.

Là où mes notes ont recommencé à déborder

Reste le problème très concret : tenir tout ça.

Trois voix distinctes qui ne doivent jamais se contaminer. Aster ne doit jamais se mettre à penser comme une adulte. Raven ne doit pas soudain relâcher sa tension. Steven ne doit pas s’adoucir sans raison. Chaque style doit rester lui-même, chapitre après chapitre.

Et par-dessus, il y a les regards croisés : une même journée, un même réveil, raconté une fois par Raven, une fois par Steven. Les deux allongés dans le même lit, chacun écoutant la respiration de l’autre, chacun se racontant une version opposée du même instant. Pour que ça fonctionne, il faut que les deux versions s’emboîtent parfaitement. Mêmes faits, perceptions inversées. Zéro contradiction.

Alors j’ai fait des fiches. Une par voix. Le style de chacun, ses tics de langage, son rythme, ce qu’il sait et ne sait pas à tel moment. Et rebelote : des notes partout. Des rappels de cohérence griffonnés sur trois supports différents. La peur permanente de laisser Steven dire une phrase trop lucide, ou Aster un mot trop grand pour son âge.

Je passais plus de temps à vérifier que mes voix restaient elles-mêmes qu’à les faire chanter.

Il me fallait un endroit pour poser tout ça. Un endroit où chaque personnage aurait sa fiche vivante, sous les yeux, pendant que j’écris. Où je pourrais comparer deux scènes d’un coup d’œil.

Cet endroit n’existait pas encore. Du moins, pas comme je le voulais.


Et c’est là que l’idée un peu folle a commencé à germer. Mais ça, ce sera pour le prochain épisode.

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