Comment une simple romance est devenue un labyrinthe de 3 000 ans (et pourquoi j’ai fini noyé sous mes propres notes)

Au départ, l’idée était simple. Vraiment simple.

Un homme au passé tourmenté. Une femme qui subit l’enfer quotidien d’un mari violent, un de ces monstres bien humains qui n’ont besoin d’aucun surnaturel pour faire des dégâts. Il l’aide. Une romance naît. Ils partent s’installer dans un vieux manoir. Et là, doucement, le fantastique s’invite.

Voilà. Une histoire que je pouvais tenir dans une main. Le genre de projet dont on se dit « allez, quelques mois et c’est plié ».

Puis j’ai eu une pensée fatale.

« Encore des vampires à la Twilight ? Non. »

C’est précisément le moment où tout a basculé.

Je refusais le déjà-vu. Pas question de sortir un énième vampire scintillant du chapeau. Si je faisais du fantastique, je voulais qu’il soit crédible. Ancré. Que personne ne puisse me dire « ah oui, ça, c’est pompé sur untel ».

Alors j’ai décidé de repenser la genèse. Toute la genèse.

Et c’est comme ça qu’on commence tranquillement à creuser un trou dans lequel on va passer les mois suivants.

Le vertige de la crédibilité

Je voulais que mes personnages viennent de quelque part de réel. De vraies villes, de vraies époques, de vrais bouleversements historiques.

Mes héros devaient être français. D’accord. Mais de quelle ville ? À quelle époque ? Et comment les faire arriver aux États-Unis de façon plausible ? Petit problème : à la période qui m’intéressait, la France et l’Angleterre étaient en guerre. Traverser l’Atlantique n’avait rien d’une croisière.

Alors j’ai réécrit. Ce seraient des huguenots de Rouen, fuyant les dragonnades. Elara, elle, viendrait du Palatinat, en fuite devant la chasse aux sorcières, et apprendrait le français à Amsterdam auprès d’eux. Comme elle partirait en premier vers le Nouveau Monde, elle se ferait guider par les Wabanaki, alliés des Français (évidemment, parce qu’il fallait bien que la géopolitique tienne debout elle aussi).

Chaque décision en déclenchait trois autres. Une date qui ne collait pas avec une guerre. Un itinéraire qui n’avait pas de sens. Un peuple allié du mauvais camp. J’ai réécrit mes origines encore. Et encore. Et encore.

Puis je me suis dit qu’il me fallait un premier immortel, bien avant tout ça. Ce qui m’a mené aux Vikings et à leur découverte du Vinland, en Amérique du Nord. Parce que tant qu’à faire de l’Histoire vraie, autant remonter jusqu’aux vrais premiers Européens à avoir posé le pied sur le continent.

Vous voyez le tableau. Je voulais écrire une romance. Je me retrouvais à vérifier des dates de dragonnades et des routes maritimes vikings à des heures indues.

Puis j’ai ajouté une couche. Puis une autre.

Comme ma première partie était ancrée dans l’horreur réaliste, celle du mari violent et du quotidien étouffant, il me fallait créer une attente. Faire monter la tension fantastique sans tout dévoiler.

D’où l’idée des interludes. Quatre coupures fantastiques, à quatre époques et quatre lieux différents, montrant le même rituel tenté à travers les siècles, avec plus ou moins de réussite. Une ouverture en Grèce antique. Une escale au Vinland. Une au Japon. Et une dernière en Valachie, où un certain Vlad l’Empaleur corrompt volontairement le rituel et devient le tout premier non-mort. Le premier vampire.

Trois mille ans d’Histoire à faire tenir ensemble. Des fiches de lieux, des fiches de personnages, des époques qui se répondent.

Et j’aurais peut-être pu m’en sortir. Si je n’avais pas eu cette idée.

Le personnage qui a failli me faire perdre la tête

Un de mes personnages tisse toute l’histoire. Depuis trois mille ans.

Elle voit les probabilités. Elle a tout orchestré, patiemment, à travers les millénaires, parce que c’était la seule façon de vaincre les trois antagonistes. Trois êtres millénaires eux aussi, issus des Bâtisseurs de monticules, dont j’ai fait de la vraie disparition de cette civilisation la conséquence de leurs agissements.

Elle avertit les ancêtres du héros de l’arrivée des dragonnades et leur laisse un message : fuyez à Amsterdam. Elle aide Elara à quitter le Palatinat pour ce même Amsterdam. Elle provoque, ou évite, mille petits événements. Un accident ici. Un refus soudain d’aller à tel endroit. Une victoire systématique au chifoumi, parce qu’elle voit venir les coups, littéralement.

Et le piège, le magnifique piège que je me suis tendu à moi-même : elle n’est jamais nommée. Le lecteur ne doit pas la repérer trop tôt. Ses interventions sont distillées, discrètes, anodines en apparence. Mais toutes doivent être cohérentes entre elles, sur trois mille ans, sans la moindre contradiction.

Ce qui veut dire que moi, l’auteur, je devais retenir chacun de ses coups joués d’avance. Chaque indice semé dans un chapitre devait s’imbriquer parfaitement avec un événement survenu cinq siècles plus tôt. Un détail glissé page 300 devait faire sens avec une scène du Vinland.

Impossible à tenir dans une tête. La mienne, en tout cas.

Des notes partout, et le fil qui s’échappe

Alors j’ai pris des notes. Partout.

Sur mon bureau. Dans mon téléphone. Dans trois fichiers différents qui ne se parlaient pas. Sur des bouts de papier dont je ne retrouvais plus la moitié.

Et là, un aveu. Je n’ai jamais vu le temps passer. C’était de l’ivresse pure : construire ce monde, tirer un fil et découvrir où il menait, faire coller une date à un mythe, un mythe à un personnage. Des heures s’évaporaient sans que je m’en rende compte.

Mais il y avait ce sentiment tenace, lancinant, qui gâchait la fête : l’impression de perdre des idées en route. Une trouvaille géniale à 2h du matin, notée quelque part… et introuvable le lendemain. Un fil de pensée limpide, brillant, qui s’effilochait faute de trace. Le vertige de sentir que mon univers était plus grand que ma capacité à le retenir.

J’avais construit une cathédrale de trois mille ans. Et je la gardais sur des Post-it.

Ce n’était pas un bug. C’était… bon, d’accord. Si. C’en était un. Un gros. Et il fallait que je le corrige.


Mais ça, c’est l’histoire du prochain épisode.

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