Février 2026.
Reprenons. J’avais un outil devenu monstre, un nom trouvé devant un épisode de Grimm, et une question en suspens : est-ce que ce truc restait mon jouet personnel, ou est-ce qu’il devenait autre chose ?
La réponse tenait en une observation toute simple, faite un soir en regardant ce que j’avais construit.
Le moment où j’ai compris que je tenais quelque chose
En cherchant, en comparant, en fouillant ce qui existait déjà, un constat m’a sauté aux yeux : il n’y avait pas vraiment d’équivalent. Pas de logiciel d’écriture qui soit à la fois local, avec ses données bien au chaud sur votre machine, et doté d’une vraie assistance par IA. Les uns étaient en ligne, les autres sans IA, ou alors avec une IA qui écrivait à votre place, ce que je refusais depuis le début.
Moi, sans vraiment le vouloir, j’avais construit exactement ça. Le truc qui manquait.
Et c’est là que la pensée a basculé. Si cet outil m’était aussi utile, à moi, pour dompter mon chaos de trois mille ans, pourquoi ne servirait-il pas à d’autres ? D’autres auteurs qui se noient dans leurs personnages, leurs timelines, leurs univers. Pourquoi garder ça pour moi ?
Ce à quoi je tenais vraiment
À partir du moment où on décide de partager un outil, une question s’impose : à quelles conditions ? Et là, quelques convictions se sont imposées d’elles-mêmes.
La première : écrire un livre ne doit pas être une activité qui coûte cher. L’écriture est une des rares formes d’art accessibles à tous, il suffit d’une idée et de temps. Je trouvais indécent d’en faire un luxe. Alors les prix seraient raisonnables. Point.
La deuxième : n’exclure personne. Les gens n’ont pas tous les mêmes préférences, et c’est très bien comme ça. Certains détestent les abonnements et veulent payer une bonne fois pour toutes, puis être tranquilles à vie. D’autres préfèrent un petit montant régulier plutôt qu’une grosse somme d’un coup. Alors pourquoi choisir ? Il y aurait les deux. À chacun sa formule.
Et cette logique de respect s’est étendue à l’IA elle-même. Certains, comme moi, aiment bidouiller : ils voudront brancher leur propre modèle, leur IA locale, leur clé d’API, rester totalement autonomes et maîtres de leurs données. Ils le pourront. Mais d’autres ne veulent surtout pas se prendre la tête avec des configurations : pour eux, l’IA serait simplement incluse, clé en main, sans réglage. Là encore, les deux mondes, pour n’exclure personne.
Respecter l’utilisateur, au fond, c’est ça : sa plume, ses données, son argent, ses choix. Le reste n’est que du détail.
Et puis… rien.
Voilà. J’avais un outil unique, des valeurs claires, une vision. Il n’y avait plus qu’à me lancer.
Alors je me suis lancé dans… la correction de bugs. Le renommage de menus. Le déplacement d’une fenêtre de trois pixels vers la gauche.
De décembre à février, j’ai mis le projet en standby sans jamais l’avouer, même à moi-même. Officiellement, je « peaufinais ». En réalité, je tournais en rond. J’ajoutais une mini-fonction dont personne n’avait besoin. Je changeais le nom d’un menu, puis je le rechangeais le lendemain. Je faisais du surplace avec une belle énergie, très occupé à ne rien faire d’important.
La vérité, c’est que j’avais peur. Peur du jugement. Cette petite voix qui murmure « et si c’était nul ? », « et si tout le monde s’en moquait ? », « et si tu te ridiculisais ? ». Tant que je ne montrais rien, je ne risquais rien. Renommer un menu, c’est confortable. C’est indolore. Ça donne l’illusion d’avancer sans jamais avoir à s’exposer.
Le courage, ce mois-là, c’était visiblement pour les autres.
Ce qui m’a botté les fesses
Deux choses ont fini par me sortir de ma torpeur, et aucune des deux n’est très glorieuse.
La première, c’est la trouille inverse. À force d’attendre, je me suis mis à penser que mes idées, celles que je ruminais depuis des mois, quelqu’un d’autre allait finir par les avoir aussi. Et les sortir avant moi. L’angoisse de me faire doubler a fini par peser plus lourd que la peur du jugement. Une trouille a chassé l’autre.
La seconde, c’est plus terre à terre, et je vais être honnête parce que je crois qu’on gagne à l’être. Je ne roule pas sur l’or. J’ai fait, dans ma vie, des choix pour plus de stabilité, quitte à y perdre au passage. J’ai des rêves, comme tout le monde, des projets qui demandent des moyens que je n’ai pas encore. Alors si cet outil, en plus d’aider des auteurs, pouvait aussi m’aider un peu, moi, à avancer vers ces rêves… ce n’était pas une raison honteuse. C’était une raison humaine.
Entre la peur de me faire voler mes idées et le besoin bien réel de faire avancer les miennes, la balance a fini par pencher. Il était temps d’arrêter de renommer des menus.
Il était temps de le montrer au monde.
Sauf que « montrer au monde » un logiciel, ça ne se fait pas en claquant des doigts. Il restait encore quelques montagnes à gravir. Mais ça, ce sera pour le prochain épisode.